Auteur : Bret Easton Ellis
Publié pour la première fois en 1994 aux USA
Titre original : The informers
Publié pour la première fois en France en 1996 chez Robert Laffont
Présente édition parue en France en mai 1998 chez 10/18
288 pages
Traduction de l’Américain par Bernard Willerval
Couverture : Photo de Ben Simmons (détail)
ISBN : 9 782264 026545
Prix éditeur 2008 : 6€65 TTC
Ce livre est un recueil de nouvelles, les premiers textes écrits par Bret Easton Ellis alors
qu’il avait à peine 20 ans. Ces textes sont donc antérieurs à « Moins que zéro », son premier roman.
Ici et dans ses 2 romans suivants, « moins que zéro » et « Les lois de
l’attraction », Bret Easton Ellis nous dévoile la vie quotidienne de la jeunesse dorée de Los Angeles au début des années 80, qui noie son ennui dans l’alcool, la coke , les médicaments
et le sexe. Nous découvrons leur vie au travers d’un kaléidoscope à 13 faces, 13 nouvelles qui nous présentent chacune un personnage. Les textes se répondent entre eux par les liens qui unissent
les personnages, et on finit par obtenir une vue d’ensemble de ce microcosme :
1. Bruce appelle de Mulholland
Bruce appelle le narrateur, un copain de fac, pour lui décrire ses relations avec ses
colocataires, notamment la liaison qu’il a eu avec la copine de son colocataire, Robert, qui l’a laissé tombé pour un étudiant issue d’une famille encore plus riche que la sienne, donc
logiquement plus intéressant.Bruce espère toujours renouer avec le narrateur, qui couche avec Reynolds, qui lui-même a déjà une relation avec Brandy…
l’ambiance est très légère et insouciante, mais pas joyeuse non plus. Toutes ces liaisons sont nouées et
dénouées sans grande émotion.
2. Au point mort
Avant la rentrée universitaire, 4 amis dinent ensemble. L’un d’entre eux, Raymond, annonce que
Jamie, un « ami » commun à tous, est mort depuis 1 an. Cet accès de sentimentalisme n’est pas du goût de ses camarades, qui savent fort bien qu’à l’époque, les relations nouées avec
Jamie n’étaient que superficielles. Seul Raymond semble éprouver une peine sincère…
On réalise que ces relations se sont nouées dans un but précis : Etre avec les gens qu’il
faut pour paraître « dans le coup ». On note l’incapacité de Raymond à identifier une relation comme superficielle.
3. L’escalator qui monte
La narratrice fait un cauchemar dans lequel son ami la défenestre. Elle se réveille et avale
des médicaments sans compter, non pour soigner une maladie, mais seulement pour ne pas avoir à affronter les soucis de sa vie quotidienne. Nous
la retrouvons au restaurant avec ses 2 enfants, Graham, son fils, complètement défoncé (il a un ami qui se nome Julian, que l’on retrouvera dans « Moins que zéro »), et sa fille, Susan,
qui ne daigne pas quitter ses lunettes de soleil.
Elle ne sait pas se faire respecter par ses enfants, et au fond, les laisse vivre leur vie car
cela n’a pas beaucoup d’intérêt pour elle. En ce moment, elle sort avec un garçon plus jeune que son fils, et ne reste avec son mari que pour sauver les apparences.Ce récit, censé être celui
d’une femme, sonne faux : Le récit est très méthodique, rationnel, bref, il manque de rondeurs et de sentiments : On sent bien que c’est un homme qui l’a écrit..
4. Dans les îles
Un père veut se rapprocher de son fils en l’emmenant en vacances à Hawai. Tim, le fils de
Les, y va malgré lui et le malaise est palpable entre les 2 personnages. Sur place, le père se met à draguer 2 femmes au bar, sous les yeux horrifiés de son fils. Quelques jours plus tard,
le séjour de Tim est ensoleillé par Rachel, une jeune fille de son âge bien dans sa peau qu’il a connu sur la plage. Mais l’embellie est de courte durée…
Bret Easton Ellis évoque ici l’incapacité à communiquer entre un père et son fils, thème sans
doute autobiographique, d’après les révélations faites par l’auteur lors de la sortie de « Lunar Park », son dernier roman.
5. Immobile
La narratrice, Susan, se rends à Los Angeles pour rendre visite à son père qui va épouser
Cheryl. Susan ne comprends pas ce que son père lui trouve car Cheryl est très superficielle, ne s’intéresse qu’à l’apparence des choses…
Encore un exemple qui décrit les non-liens qui unissent les membres d’une même famille.
6. Le soleil ne donne pas d’eau
La narratrice, Cheryl, est présentatrice d’un journal télévisé. Elle couche avec Danny, très
immature, qu’elle héberge chez elle depuis qu’il s’est fait mettre dehors de chez lui. Nous apprenons qu’il souhaitait nouer une liaison avec un certain Ricky, qui malheureusement… s’est fait
tuer et a été retrouvé vidé de son sang. Cherryl est en train de divorcer avec William.Un soir, en rentrant chez elle, elle trouve un mot de Danny qui la quitte, mais qui lui laisse le téléphone
d’un copain qui cherche une copine…
Un texte d’une portée un peu faible, qui ne fait que prouver que ces personnages vivent de
façon complètement décalée.
7. A la découverte du Japon
Bryan Metro, le narrateur, est une rock star en tournée au Japon. Il a le cerveau complètement
grillé par les drogues et nous suivons sa vie quotidienne, complètement déjantée. Son manager limite la casse et sauve les apparences. La star n’a aucun respect pour le public japonais, qui
pourtant l’adore : Il bat ses groupies, détruit des chambres d’hôtel et oublie les paroles de ses chansons en plein concert. Toutefois, dans une vie antérieure, il a eu un fils, Kenny, avec
Nina, qu’il appelle de temps en temps. Dans un accès de lucidité, Bryan avoue se sentir épuisé par des tournées à rallonge…mais son manager le
pousse à continuer.
Cette nouvelle pourrait à mon avis être très proche de la réalité concernant la vie de
certaines rock stars prises dans l’engrenage infernal des drogues et qui ont vécu pendant un moment à Los Angeles, comme Billy Idol, icone du rock des années 80 (B. Easton Ellis évoque d’ailleurs
dans ces nouvelles un personnage portant un badge à l’image de la star). Je pense également à Dave Gahan, chanteur (et maintenant compositeur) de Dépêche Mode, qui a connu aussi une descente aux
enfers liée à la drogue. Dieu merci, il s’en est sorti.
8. Lettres de L.A.
C’est à mon avis la nouvelle la plus intéressante
car elle décrit comment un environnement malsain est capable de pervertir une personne apparemment saine d’esprit.
Bret Easton Ellis nous lit ici les 16 lettres envoyées par Anne, 20 ans, étudiante à Camden, à
Sean : Elle vient d’arriver à LA chez ses grands parents et compte y rester 6 mois. Elle est éblouie par la ville et ses stars. Elle finit par s’adapter à la vie de LA : Sortir, boire
et ne rien attendre des gens (« sinon on est déçu ») car personne ne s’investit dans les relations. Elle lui raconte sa découverte de la cocaïne (« comme tout le monde à LA ») et le déroulement de ses soirées : Drogue, alcool, et sexe (« très courant à LA »)
Elle travaille dans un studio de cinéma, on ne sait pas exactement ce qu’elle fait.Elle lui
parle de Randy, son meilleur ami, qui travaille dans un studio de cinéma et connait 3 vampires.
Elle s’amuse et avoue ne plus vouloir rentrer à Camden. Elle apprend que Randy serait soit
disant mort d’overdose, mais dans la pièce ou on l’a retrouvé, il y avait des projections de sans jusqu’au plafond…Elle finit par quitter ses grands parents et va habiter chez Carlos, le
colocataire de Randy…
Dans sa dernière lettre, on réalise que Anne a complètement perdu le sens du temps : elle
croit être à LA depuis 5 mois alors qu’elle y est depuis 1 an et demi. Comme son entourage, elle commence à prendre des médicaments pour un rien
(sans parler de la drogue), et, bouquet final, elle devient aussi cynique que les gens qu’elle côtoie (voir le passage ou elle se croit intelligente en ayant eu la présence d’esprit de récupérer
la voiture de Randy…au moins, elle « n’a pas tout perdu »). Malgré sa vie trépidante, elle avoue à Sean qu’elle aimerait nouer une relation plus profonde avec lui, mais il ne répond jamais à ses lettres.
9. Une autre zone d’ombre
Le narrateur, Graham, est en train de tourner un vidéoclip idiot pour Bryan Metro. Ils évoquent
le départ de Lance, un dealer, et parlent de la mauvaise coke qui traine dans le quartier. Tout le monde a peur, Mais « il faut bien en prendre ». Graham apprends que Christie couche
avec quelqu’un d’autre. Cela ne lui fait rien, elle non plus. Deuxième scène : Graham apprends la mort de son père dans un accident d’avion, cela ne lui cause presque aucune émotion, sa
seule préoccupation est de savoir si le corps de son père n’a pas été trop abîmé à l’arrivée. La fin est absurde : il va au restaurant, commande un gâteau, ne le mange pas, se demande
pourquoi il l’a commandé. Va voir un film, ne se concentre pas, rate la moitié, et du coup retourne le voir tout de suite après…
BEE pousse ici l’horreur encore un cran au dessus : Même la mort d’un parent laisse
insensible le personnage principal.
10. Les secrets de l’été
Le narrateur est un vampire sadique qui tue les filles qu’il drague. Il dort dans un cercueil
avec radio FM, réveil digital et téléphone. Il va voir un psy, le docteur Nova, pour renouveler son ordonnance de Darvocet, un anti douleurs…certainement pas prescrit pour un mal de dents, vu le
contexte…
11. La 5 ème roue
Peter est un tueur d’enfant psychopathe, et mary, sa copine. Un gamin est séquestré chez Tommy,
qui héberge Peter. Ce dernier pense vendre le gamin à un vampire, mais le mieux est de le revendre à ses parents pour pouvoir rembourser Spin, un dealer, sans doute. Il finit par tuer le gamin et
cache le corps dans le désert.
12. A la plage
Mona et Griffin, le narrateur, vont à la plage tous les jours depuis 3 semaines. Mona est camée
et en stade terminal, très maigre. Griffin et ses amis savent comment cela va se finir pour Mona, mais ne font rien pour la soigner, la regardent seulement mourir à petit feu.
Sans commentaires…
13. Au Zoo avec Bruce
Une étudiante de la fac, la narratrice, se promène au zoo avec Bruce, son copain, qui écrit des
scénarios. Grâce est sa femme. Il devrait rompre avec elle, mais n’a pas le courage de le faire. La narratrice espère que Bruce va lui dire qu’il va rompre, mais il ne le fait pas. Bruce évite le
sujet, mais « elle croit en cet homme »…
Encore une fois ici, on retrouve un personnage confronté à un problème et incapable de l’affronter ou de
prendre une décision, il préfère ne pas agir et se persuader que les choses vont changer d’elles mêmes.
Ce qui frappe tout d’abord avec BEE, c’est son écriture : Démonstration extraite de
« L’escalator qui monte » : L’action est décrite en temps réel dans les moindres détails : « J’ouvre une armoire à glace et
en extrais un flacon. J’ouvre son bouchon et compte les Librax qui restent : quatre seulement. Je prends une capsule noir et vert dans la main, la contemple, la place délicatement près du
lavabo, referme la bouteille, j’ouvre un autre flacon, et je place 2 valiums près des Librax. Je range le flacon et en attrape un autre encore que j’ouvre avec précaution. Je remarque qu’il ne
reste presque pas de Thorazine, et je me dis qu’il va me falloir une nouvelle ordonnance de Librax et de Valium ; j’avale un Librax et l’un des deux valium, et j’ouvre les robinets de la
douche. » Etonnant, non ?? Avec Bret Easton Ellis, on ne se contente pas de lire une histoire, on vit directement l’action au travers des yeux des personnages, comme en caméra
subjective. Tout en lisant ce type de description, je ne peux m’empêcher de sourire intérieurement, car elles symbolisent l’importance que ces personnages accordent à leurs actions, pourtant
complètement insignifiantes et ridicules.
Si vous ne connaissez pas encore l’univers de BEE, il me paraît important de commencer par lire ce recueil,
pour 2 raisons :
- Les
personnages principaux découverts ici poursuivent leur vie dans les romans suivants. Exemple : Sean, qu’on retrouvera à l’université quelques
années plus tard dans « moins que zéro », second roman de BEE. On le retrouve ensuite dans le fameux « American psycho » comme frère de Patrick Bateman.
- La prose
de BEE et l’atmosphère dans laquelle baignent ses personnages peuvent être testés à petite dose dans ces nouvelles. Alors que dans un roman, on en prends pour plus longtemps. Par conséquent, si
« Zombies » ne vous plaît pas, n’ouvrez pas « Moins que zéro » et « Les lois de l’attraction », les 2 romans suivants, qui dépeignent également l’univers étudiant de
Los Angeles.
Ce qui agace un peu à la première lecture de « Zombies », c’est de devoir jouer aux devinettes pour
savoir qui est le narrateur en début de chaque nouvelle.
Même jeu de devinettes également concernant les personnages secondaires de ce recueil : Les médicaments.
A quoi servent-ils ? Un lexique en fin de volume pour expliquer leur utilité n’aurait pas été inutile (je n’y connais rien aux médicaments)…Allez, je m’y colle (tous ces noms existent dans la
« vraie » vie) :
Advil : Antidouleurs et anti fièvre
Dalmane : Traitement des troubles du sommeil
Darvocet : Soulage les douleurs moyennes ou modérées, avec ou sans fièvre
Librax : Traite les ulcères de l’estomac et inflammations intestinales
Nembutal : Somnifère
Thorazine : Traitement des désordres mentaux (schizophrénie, désordres maniaco-dépressifs)
Valium : Anti dépresseur
Bret Easton
Ellis nous livre ici une étude sociale très détaillée, un peu à la Zola. Il nous présente le mode de fonctionnement de ses personnages en les confrontant à des situations difficiles (incapacité à
élever ses enfants de façon convenable, un père qui décède, une amie en train de mourir,…) ou en les immergeant dans un univers particulier (ici, Los Angeles, personnage à part entière dans ces
nouvelles, capable de pervertir et de rendre fou ses habitants).C’est une étude clinique, très froide, d’un monde ou tout est superficiel.
Toutefois,
par moment, un sentiment sincère fait timidement son apparition dans ce monde glacé, comme par exemple dans « Au point mort », ou Raymond est ému jusqu’aux larmes en évoquant la mort de
son ami, ou alors dans les « Lettres de L.A. », ou Anne avoue à Sean qu’elle aimerait mieux le connaitre. Mais ces étincelles de vie sont toujours très brèves. J’en arrive au titre du
recueil en version française : Ces personnages sont de véritables morts vivants, sans aucune émotion envers leurs proches. Ils vivent simplement dans le présent, sans se poser de questions
sur leur passé ou leur avenir…Pour information, le titre anglais, the informers, signifie les délateurs, ou les indics (Que dénoncent ils ? Je ne comprends pas vraiment).
Finalement,
malgré la laideur morale de ces personnages, on finit par sourire intérieurement au fil de la lecture en constatant à quel point ils sont déconnectés de la réalité. Ils vivent dans leur petit
monde doré et sont, en grande majorité, il faut bien le dire, un peu cons et moutonniers sur les bords. Ils agissent de façon tellement risible qu’on se demande jusqu’ou ils sont
prêts à aller…et ils vont très loin, le plus sérieusement du monde. Je pense que la force de BEE, c’est de savoir faire vivre des personnages affreux
tout en les ridiculisant copieusement.