Auteur : Jacques Sadoul
Publié pour la première fois en 2006 en France chez Bragelonne
Présente édition parue en France en 2007 chez J’ai Lu
288 pages
Couverture : Studio de création « Passe moi le sel »
ISBN : 978 2 290 00109 7
Prix éditeur 2007 : 6,70 € TTC
Je ne m’étendrai pas sur l’aspect visuel de la couverture, assez grossier. Je comprends pour le rouge, qui fait ressortir l’ouvrage sur les tables bien chargées des librairies, mais pour le titre et la mention explicative… Je m’explique : L’auteur, Mr Sadoul, a eu du mal à trouver un éditeur pour publier ce livre, qui n’est pas mauvais, loin de là. Alors pourquoi ? Simplement parce que, comme on lui a dit : « Mr Sadoul, le grand public ne vous connaît pas, à part peut être une poignée d’amateurs de science-fiction… » Résultat : Le seul éditeur qui a accepté de le publier, Bragelonne, est spécialisé dans la science-fiction et Fantasy.
L’ironie de la situation, c’est que si vous, « grand public », ne connaissez pas Jacques Sadoul, vous connaissez sûrement la maison d’édition de livres de poche « J’ai lu ». Or, il se trouve que Jacques Sadoul a été pendant 30 ans directeur littéraire chez « J’ai lu », toutes collections confondues.
Je ne sais pas si cet ouvrage s’est bien vendu (si quelqu’un peut me renseigner il sera le bienvenu), mais ce qui est sûr, c’est que la couverture a certainement contribué à éloigner des lecteurs potentiels :
Tout d’abord, le titre : Enigmatique, qui ne donne aucune information sur le contenu, une erreur à mon humble avis, pour un ouvrage qui n’est pas une œuvre d’imagination mais bel et bien un document.
Ensuite, la petite note explicative sous le titre : « Souvenirs science-fictifs et autres ». Le passant qui s’arrête devant cette couverture ne retiendra que l’allusion à la science-fiction, alors que les souvenirs qui s’ y rapportent représentent à peine ¼ du livre. Au final, celui qui exècre la science-fiction passera son chemin, et celui qui aime ce style sera déçu.
J’aurai plutôt vu un titre du style « 30 ans à la tête des collections de « J’ai lu » , Jacques Sadoul raconte », ou alors « J’ai lu », une histoire d’amour de 30 ans. Comme arrière plan, une mosaïque composée de toutes les couvertures des best sellers sortis à l’époque de J. Sadoul, en bicolore rouge et blanc, si on tient absolument à cette couleur…, bref, quelque chose de parlant pour le « grand public », qui est justement la cible de « J’ai lu ». Je suis sûre que ces mémoires auraient intéressé les amoureux de la lecture et des livres de poche, et pas seulement les fans de science-fiction.
Passons au contenu.
Arrivé à Paris en 1956 à 22 ans, Jacques Sadoul fait ses premiers pas dans le monde de l’édition avec des écrits publiés dans Hitchcock magasine, des éditions Opta. Très persévérant, il finit par convaincre Maurice Renault, directeur d’Opta et grand amateur de littérature policière, de créer une collection de science-fiction. le « Club du livre d’anticipation » est né. Nous sommes en mail 1965 et à cette époque ce style de littérature était à peine connu en France, et les textes disponibles, en provenance des pays anglo saxons, rarissimes. L’originalité de cette collection reposait sur la publication de textes inédits en France rédigés par de grands auteurs en pleine ascension aux USA tels que Asimov. La présentation luxueuse, avec couverture toilée, était également novatrice à cette époque. Le succès fut immédiat.
Après ce premier coup de génie, Jacques Sadoul arrive chez « J’ai lu » et crée la première collection de science-fiction en format poche en 1970, publiant des rééditions, mais également des nouveautés, ce qui était très audacieux à cette période.
Nous passons ensuite dans les coulisses du travail de directeur éditorial grâce à quelques exemples de best sellers tels que Kramer contre Kramer, 37°2 le matin, les nuits fauves,..lancés soit grâce à beaucoup de travail, soit à un très bon flair, ou encore, comme le reconnaît l’auteur, au plus grand des hasards.
Jacques Sadoul évoque également ses rencontres, parfois cocasses, avec des personnalités aussi différentes que Marcel Dassault, Arlette Laguiller, ou encore Barbara Cartland.
On apprends également énormément de choses sur les rouages d’ une maison d’édition, et on découvre aussi l’audace dont a fait preuve Jacques Sadoul en lançant pour la première fois en France de nombreuses idées de collections reprises depuis par toutes les maisons d’éditions spécialisées dans le format poche : Science-fiction en 1970, les « livres pratiques » en 1989, la collection « Librio » à prix réduit en 1994, les mangas dans le sens de lecture japonais en 1996 ,…La naissance de toutes ces idées est expliquée dans ce livre.
Pour les amateurs de science-fiction, Jacques Sadoul évoque sa rencontre avec Jacques Bergier, Van Vogt, Clifford.D.Simak, ses visites aux plus célèbres conventions de SF de la planète, ainsi que quelques informations concernant l’écriture de ses propres livres, notamment ses sources d’inspiration pour les paysages de la trilogie du domaine de R. On peut toutefois regretter qu’il n’y ait pas une ligne sur le lancement chez « J’ai lu » de la revue « Univers », anthologie périodique au format poche de textes anglo-saxons et français, crée en 1975, avec un numéro par trimestre jusqu’en 1980, puis un par an jusqu’en 1990.
Ce bouquin est émaillé d’une multitude d’anecdotes, on y trouve également beaucoup de digressions portant sur notre société actuelle, qui vont du 11 septembre 2001 à « Loft story » en passant par des notes de voyage à Cuba, le sport, la prononciation du mot « Gerssss », etc. Elles n’ont pas de rapport direct avec le monde de l’édition, mais permettent de mieux cerner la personnalité du bonhomme. J’y reviendrai plus tard.
Entré chez « J’ai lu » le 1er avril 1968, il en ressort en janvier 1999 après une carrière bien remplie, pour prendre sa retraite et rejoindre le Gers, sa terre natale, ou il peut enfin se consacrer à temps plein à l’écriture, entre autres.
Le livre contient en encart central les photos couleurs des couvertures les plus célèbres de « Jai lu » pendant la période Sadoul, ainsi que, pour terminer en beauté, quelques phrases très cocasses relevées par son assistante tout au long de leur collaboration. Chaque chapitre est consacré à une année marquante dans sa carrière, et on y trouve les principaux faits de société ou œuvres qui l’on frappé.
Au final, un document précieux pour les livrophages, au vu des informations dévoilées sur le métier de directeur de collection, mais également intéressant car il nous dévoile un personnage très attachant, plein d’humour, humain, qui fait preuve de bon sens, lucide, agissant avec beaucoup de tact dans certaines situations délicates, tourné vers l’avenir, et toujours en prise avec notre époque actuelle.
Ce petit livre se lit très bien, on ne s’ennuie pas une minute. Comme dirait l’autre, « On a tous en (chez) nous quelque chose de « J’ai lu », des lectures qui nous ont marqué profondément. Pour moi, ça a été la découverte de Philippe Djian et de Stephen King. Eh oui, ses tous premiers textes, dont Carrie en 1976, sont parus pour la première fois en France chez J’ai lu, directement en poche, s’ il vous plaît. Si c’est pas du flair, ça…